La navette des crevettes

Friday, June 09, 2006

«Les petites villes» de Anne Hébert

Je te donnerai de petites villes
De toutes petites villes tristes.

Les petites villes dans nos mains
Sont plus austères que des jouets
Mais aussi faciles à manier.

Je joue avec les petites villes
Je les renverse.
Pas un homme ne s'en échappe
Ni une fleur ni un enfant.

Les petites villes sont désertes
Et livrées dans nos mains.

J'écoute, l'oreille contre les portes
J'approche une à une toute les portes,
De mon oreille.

Les maisons ressemblent à des coquillages muets
Qui ne gardent dans leurs spirales glacées
Aucune rumeur de vent
Aucune rumeur d'eau.

Les parcs et les jardins sont morts
Les jeux alignés
Ainsi que dans un musée.

Je ne sais pas où l'on a mis
Les corps figés des oiseaux.

Les rues sont sonores de silence.
L'écho du silence est lourd
Plus lourd
Qu'aucune parole de menace ou d'amour

Mais voici qu'à mon tour
J'abandonne les petites villes de mon enfance
Je te les offre
Dans la plénitude
De leur solitude.

Comprends-tu bien le présent redoutable?
Je te donne d'étranges petites villes tristes,
Pour le songe.